Un mois à la campagne

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Dossier du spectacle

Note d’intention – Clément Hervieu-Léger

À la campagne, dans la maison d’Arkady et Natalia, l’indolence et une certaine mélancolie contaminent presque tout le monde. L’arrivée d’Alexeï le précepteur que Natalia Petrovna a engagé il y a moins d’un mois pour s’occuper du petit Kolia va pourtant venir perturber l’existence morne à laquelle toute la maison semblait condamnée. Venu tout droit de Moscou, le jeune homme inconscient de son propre charme, va provoquer en effet malgré lui l’irruption de la vie et de la passion dans ce petit monde figé d’une aristocratie en déclin. Délaissée par son mari, plus occupé à ses affaires pressantes, Natalia ne trouve plus en Rakitine, son amant platonique de longue date, l’apaisement par la conversation qui faisait sa routine. Un mal la dévore, dont elle n’est pas la seule à souffrir : Véra, l’orpheline qu’elle a prise sous sa protection, est, elle aussi, séduite par le bel Alexeï. Ajoutons à cela la douceur estivale, le docteur entremetteur, le voisin frustre, riche et timide qui convoite Véra, des domestiques qui se font la cour, et tout est en place pour que cette campagne d’ordinaire si tranquille devienne le théâtre de journées enfiévrées par les chassés-croisés amoureux.

C’est en 1851, une dizaine d’années avant l’abolition du servage par Alexandre II, que Tourgueniev écrit Un mois à la campagne. De son vivant, son théâtre, largement censuré, est davantage considéré comme de la littérature que comme du théâtre à part entière. Il faut attendre 1909 pour que Stanislavski, montant Un mois à la campagne quelques mois années seulement après sa mise en scène de La Cerisaie, démontre de manière éclatante l’incroyable modernité théâtrale de l’œuvre dramatique de Tourgueniev et son évidente influence sur le théâtre de Tchekhov.

 

Mettre en scène Un mois à la campagne, c’est pour moi supposer que Tourgueniev se situe au carrefour de plusieurs auteurs, de Molière à Lagarce, que mon parcours de metteur en scène m’a conduit à monter et à explorer autour de deux axes centraux : le naturel et l’interaction.

La question du naturel, initiée par Molière dans La Critique de l’École des femmes et L’Impromptu de Versailles, traverse depuis lors l’intégralité du répertoire, nous obligeant sans cesse à réviser notre art du jeu théâtral. De ce point de vue, les liens entre Tourgueniev et Tchekhov, entre Un mois à la campagne et La Cerisaie, que je monte cette saison 2020/2021 à la Comédie-Française, sont évidents. Ces liens se lisent bien sûr dans le tableau d’une époque et d’une société qui s’effritent, mais également dans un rapport à l’enfance et au temps intime avec lequel chacun entretient ses secrets. Ce temps s’exprime ici au cœur d’un monde rural, d’une « campagne » dont la représentation sur les plateaux de théâtre m’importe tout particulièrement.

« La scène est à la campagne » c’est aussi une des rares indications scéniques écrites par Marivaux dans nombre de ses pièces. Au-delà du seul décor, Tourgueniev semble d’ailleurs déployer une violence de rapports amoureux qui n’est pas sans rappeler celle du théâtre de Marivaux. Ainsi le couple de rivales Natalia et Véra, par exemple, fait singulièrement écho à celui que forme Araminte et Marton dans Les Fausses Confidences.

Mais paradoxalement, c’est sans doute avec Une des dernières soirées de carnaval de Goldoni, que j’ai montée récemment avec la Compagnie des Petits Champs, que la continuité est la plus sensible. J’ai très à cœur, par attachement à l’idée même de troupe, par sensibilité sociologique et par attrait pour la vie incessante qu’elles permettent de donner à voir en scène, de monter de grandes pièces de groupe. Un mois à la campagne en est une des plus exceptionnelles. Tourgueniev nous propose de découvrir la vie d’un microcosme où chaque être a sa part dans les perturbations et les répercussions sur l’ensemble du groupe, où le moindre trouble intime bouleverse tous les membres de la communauté.

Pour nous donner à voir l’ampleur de l’onde de choc provoquée par l’arrivée d’Alexeï, Tourgueniev recrée une unité de temps qui n’est plus celle classique de la journée, et nous emmène sur un terrain qui apparaît comme presque cinématographique : un entre deux temporel, court et long à la fois, dans lequel se situent les journées d’Un mois à la campagne.

Ce rapport au temps me conduit à déplacer l’esthétique du spectacle vers une époque plus proche de la nôtre que le XIXème siècle dans lequel vivait le dramaturge russe. Je souhaite m’inspirer pour cela du cinéma italien de la deuxième moitié du XXème siècle, lui qui nous a raconté à sa façon, à travers des œuvres magistrales telles que Le Jardin des Finzi-Contini de Vittorio de Sica ou Violence et Passion de Luchino Visconti, les remous violents provoqués par l’irruption soudaine de perturbations extérieures au sein d’une grande bourgeoisie sur le déclin.

Ce souhait d’inscrire cette œuvre dans une modernité assumée m’est également dicté par la traduction de Michel Vinaver. C’est cette traduction, mêlant au génie de Tourgueniev la langue d’un très grand dramaturge français contemporain, qui a achevé de me convaincre de mettre en scène la pièce. Grâce à Vinaver, Alexeï, ce bel étranger au charme mystérieux faisant intrusion dans une société sclérosée par les convenances, se dessine soudain comme une figure pasolinienne. Il pourrait ainsi faire dire à Natalia cette parole merveilleuse qu’a Paul dans le désert, en clôture du roman Théorème : « Je suis hanté par une question à laquelle je ne puis répondre ». Résumant les tourments, la cruauté des sentiments et la pesanteur sociale auxquels se trouve confronté les personnages d’Un mois à la campagne, comme un théâtre brusquement traversé par la vie.

 

Création

Novembre 2022 au Théâtre des Célestins – Lyon

  

Production déléguée : La Compagnie des Petits Champs

Coproduction : Théâtre des Célestins et en cours de montage